La force des choses partie 1

13/02/2023

Troisième volet :  l'après-guerre

Date de lecture : Juin 2021

Troisième volet des Mémoires de Simone de Beauvoir et toujours ce plaisir de découvrir cette femme sous toutes les coutures : son rapport au Monde, à l'histoire, à la politique, aux artistes de l'après-guerre et à Sartre bien évidemment. Elle prévient en préface des possibles longueurs de cette oeuvre et des raisons de l'écrire si tôt. Elle se rapproche de Montaigne ou de Rousseau, arguant que non, l'autobiographie n'est pas une oeuvre d'art, figée dans le temps ! C'est au contraire un texte en constante évolution. Et la plus belle évolution est finalement celle de l'artiste au fil du monde en marche.

Ce monde de l'après-guerre est une période très riche intellectuellement et politiquement parlant. Deux puissances s'affrontent et en France la peur des communistes est flagrante. Celle d'une invasion de l'URSS également. Ce conflit d'idéologie, on le découvre, prend énormément de place dans la vie du couple Beauvoir-Sartre. Ce dernier, conspué par les communistes, rêve d'une union de gauche socialiste, ni pro-américaine, ni prosoviétique. de nombreuses réflexions sont étayées grâce aux amis du couple (Vian, Camus, Merlau-Ponty...). Et parfois amitié et idéologie ne font décidément pas bon ménage. L'évolution de la revue des Temps Modernes donne aussi un aspect de la situation. Véritablement, ce tome est axé sur la place de la France dans le monde et la place de l'artiste.


Concernant le pôle "privé" de la vie De Beauvoir, nous avons le droit à un peu plus de transparence. Surtout sur les relations entre Algren et elle ou entre Sartre et M. . Ce regain d'honnêteté est finalement logique car dans ce tome, on comprend clairement que le couple est désormais public. Leurs faits et gestes, leurs écrits sont décortiqués. Ce nouveau statut a forcément un impact sur leur relation ; ainsi à force d'être au monde, ils s'échappent un peu plus.
L'élément intéressant de cette partie est la réception du Deuxième Sexe. Elle ne s'attarde pas exagérément mais on comprend qu'on la charge de bien des maux.
Elle n'hésite pas à développer largement son voyage en Afrique. D'autres sont évoqués plus brièvement, c'est le cas de l'Islande, de l'Ecosse, de la Norvège, du Mexique et de Chicago à travers sa relation avec Algren.


Ce tome est véritablement une "mise au monde" pour Beauvoir, c'est ainsi que je le perçois et c'est ainsi qu'elle le suggère dans son intermède, dévoilant l'importance de marcher avec ce monde, de le suivre docilement au fil des années. Ces bouleversements transforment forcément l'artiste et la femme.


                                                                                               Simone de Beauvoir et Nelson Algren

Mes citations :

"C'est un plaisir et un repos de se remplir les yeux avec des mots qui existent déjà, au lieu d'arracher des phrases au vide."

"L'émotion la plus violente et la plus sincère ne dure pas : quelques fois elle suscite des actes, elle engendre des manies, mais elle disparaît ; par contre un souci, provisoirement écarté, ne cesse pas d'exister : il est présent dans le soin même que je prends de l'éviter. Les paroles souvent ne sont que du silence et le silence a ses voix"

"J'avais du mal à liquider mon histoire avec Algren. Il ne s'était pas remarié mais cela ne faisait pas de différence. Il était inutile de m'interroger sur mes sentiments : même s'il lui en coûtait de m'écarter, il le ferait s'il le jugeait nécessaire. Cette affaire était close. J'en étais moins bouleversée que je ne l'aurais été deux ans plus tôt : impossible à présent de changer mes souvenirs en feuilles mortes, c'était des écus d'or sonnants. Et puis en deux mois, à Miller, j'avais passé de la stupeur à la résignation. Je ne souffrais pas. Mais de temps en temps,un vide se creusait en moi, il me semblait que ma vie s'arrêtait. Je regardais la place Saint-Germain-des-Près : par derrière, il n'y avait rien. Autrefois mon cœur battait aussi ailleurs ; maintenant, j'étais où j'étais, ni plus ni moins. Quelle austérité !"

"À nouveau dans l'avion je me bourrai de belladénal sans trouver le sommeil, la gorge déchirée par le cri que je ne poussai pas."

"Quarante ans. Quarante et un an. Ma vieillesse couvait. Elle me guettait au fond du miroir. Cela me stupéfiait qu'elle marchât vers moi d'un pas si sûr alors qu'en moi rien ne s'accordait avec elle."

"L'écrivain ne doit pas promettre des lendemains qui chantent mais en peignant le monde tel qu'il est, susciter la volonté de le changer."

"La peur retrouvait en moi une place toute chaude."


Et en bonus...un extrait d'une lettre d'Algren  :

"Je n'aurai pas d'affaire avec cette femme, elle ne représente plus grand-chose pour moi. Mais ce qui ne change pas c'est mon désir de posséder, un jour, ce que pendant trois ou quatre semaines elle a représenté : un endroit à moi pour y vivre, avec une femme à moi et même un enfant à moi. Ce n'est pas extraordinaire de souhaiter ces choses, c'est même un désir très commun, sauf que je ne l'avais jamais éprouvé. C'est peut-être parce que je vais avoir quarante ans. Vous, c'est différent. Vous avez Sartre et aussi un certain genre de vie : des gens, un intérêt vivant dans les idées. Vous êtes plongé dans la vie culturelle française et chaque jour vous tirez une satisfaction de votre travail et de votre vie. Tandis que Chicago est presque aussi loin de tout qu'Uxmal. Je mène une existence stérile, centrée exclusivement sur moi-même : je ne m'en accommode pas du tout. Je suis rivé ici, parce que, comme je vous l'ai dit et comme vous l'avez compris, c'est mon travail d'écrire sur cette ville et je ne peux le faire qu'ici. Inutile de revenir sur tout ça. Mais ça ne me laisse à peu près personne à qui parler. En d'autres termes, je me suis pris à mon propre piège. Sans le vouloir clairement, je me suis choisi la vie qui convenait le mieux au genre de littérature que je suis capable de faire. Les gens qui s'occupent de politique, les intellectuels m'ennuient, ils me paraissent sans réalité ; les gens que je fréquente à présent me semblent plus vrais : putains, voleurs, drogués, etc. Cependant, ma vie personnelle s'en trouve sacrifiée. Cette histoire m'a aidé à mieux voir les choses entre nous ; l'an dernier, j'aurais eu peur de gâcher quelque chose en ne vous étant pas fidèle. Maintenant je sais que c'était idiot, parce que des bras n'ont aucune chaleur, quand ils se trouvent de l'autre côté de l'Océan, et que la vie est trop courte et trop froide pour qu'on renonce à toute chaleur pendant tant de mois."


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