La force des choses partie 1
Troisième volet : l'après-guerre

Date de lecture : Juin 2021

Simone de Beauvoir et Nelson Algren
Mes citations :
"C'est un plaisir et un repos de se remplir les yeux avec des mots qui existent déjà, au lieu d'arracher des phrases au vide."
"L'émotion la plus violente et la plus sincère ne dure pas : quelques fois elle suscite des actes, elle engendre des manies, mais elle disparaît ; par contre un souci, provisoirement écarté, ne cesse pas d'exister : il est présent dans le soin même que je prends de l'éviter. Les paroles souvent ne sont que du silence et le silence a ses voix"
"J'avais du mal à liquider mon histoire avec Algren. Il ne s'était pas remarié mais cela ne faisait pas de différence. Il était inutile de m'interroger sur mes sentiments : même s'il lui en coûtait de m'écarter, il le ferait s'il le jugeait nécessaire. Cette affaire était close. J'en étais moins bouleversée que je ne l'aurais été deux ans plus tôt : impossible à présent de changer mes souvenirs en feuilles mortes, c'était des écus d'or sonnants. Et puis en deux mois, à Miller, j'avais passé de la stupeur à la résignation. Je ne souffrais pas. Mais de temps en temps,un vide se creusait en moi, il me semblait que ma vie s'arrêtait. Je regardais la place Saint-Germain-des-Près : par derrière, il n'y avait rien. Autrefois mon cœur battait aussi ailleurs ; maintenant, j'étais où j'étais, ni plus ni moins. Quelle austérité !"
"À nouveau dans l'avion je me bourrai de belladénal sans trouver le sommeil, la gorge déchirée par le cri que je ne poussai pas."
"Quarante ans. Quarante et un an. Ma vieillesse couvait. Elle me guettait au fond du miroir. Cela me stupéfiait qu'elle marchât vers moi d'un pas si sûr alors qu'en moi rien ne s'accordait avec elle."
"L'écrivain ne doit pas promettre des lendemains qui chantent mais en peignant le monde tel qu'il est, susciter la volonté de le changer."
"La peur retrouvait en moi une place toute chaude."
Et en bonus...un extrait d'une lettre d'Algren :
"Je n'aurai pas d'affaire avec cette femme, elle ne représente plus grand-chose pour moi. Mais ce qui ne change pas c'est mon désir de posséder, un jour, ce que pendant trois ou quatre semaines elle a représenté : un endroit à moi pour y vivre, avec une femme à moi et même un enfant à moi. Ce n'est pas extraordinaire de souhaiter ces choses, c'est même un désir très commun, sauf que je ne l'avais jamais éprouvé. C'est peut-être parce que je vais avoir quarante ans. Vous, c'est différent. Vous avez Sartre et aussi un certain genre de vie : des gens, un intérêt vivant dans les idées. Vous êtes plongé dans la vie culturelle française et chaque jour vous tirez une satisfaction de votre travail et de votre vie. Tandis que Chicago est presque aussi loin de tout qu'Uxmal. Je mène une existence stérile, centrée exclusivement sur moi-même : je ne m'en accommode pas du tout. Je suis rivé ici, parce que, comme je vous l'ai dit et comme vous l'avez compris, c'est mon travail d'écrire sur cette ville et je ne peux le faire qu'ici. Inutile de revenir sur tout ça. Mais ça ne me laisse à peu près personne à qui parler. En d'autres termes, je me suis pris à mon propre piège. Sans le vouloir clairement, je me suis choisi la vie qui convenait le mieux au genre de littérature que je suis capable de faire. Les gens qui s'occupent de politique, les intellectuels m'ennuient, ils me paraissent sans réalité ; les gens que je fréquente à présent me semblent plus vrais : putains, voleurs, drogués, etc. Cependant, ma vie personnelle s'en trouve sacrifiée. Cette histoire m'a aidé à mieux voir les choses entre nous ; l'an dernier, j'aurais eu peur de gâcher quelque chose en ne vous étant pas fidèle. Maintenant je sais que c'était idiot, parce que des bras n'ont aucune chaleur, quand ils se trouvent de l'autre côté de l'Océan, et que la vie est trop courte et trop froide pour qu'on renonce à toute chaleur pendant tant de mois."